Kispasse

Friday, May 12, 2006

Basketteur manqué

"Quel grand garçon!" Mémé n'en revient pas. Ah les jeunes, ils ont tous la tête en l'air de nos jours. 1m92, c'est beaucoup pour le commun des mortels. Mais si peu pour un basketteur. J'aurais voulu être un géant, pour pouvoir faire mon numéro sur les terrains NBA, ou au moins en Championnat de France. C'est raté, je ne serai jamais All-Star. Au mieux, je couvrirai les grands matchs comme simple journaliste. Je vivrai basket par procuration. Il m'a fallu quinze ans de pratique pour accepter cette terrible réalité. À six ans, j'étais pourtant un poussin prometteur.
Petit, je suivais les conseils du maître en la matière. Michael Jordan himself. Le plus grand par le talent, pas par la taille. 6 pieds, 6 pouces, soit 1m98, mais une élégance, une adresse et un palmarès inégalés. On pourrait faire un inventaire à la Prévert de ses titres de gloire accumulés avec son université de North Carolina, son équipe des Chicago Bulls et ses sélections en équipe nationale américaine. Dans une vidéo Come fly with me, il expliquait qu'aucun Jordan n'avait dépassé les 1m80 depuis longtemps. "Dieu a pensé: "Michael mourra s'il doit travailler, mieux vaut en faire un athlète."" Il ajoutait qu'il voulait faire 2m10 et que son père l'avait retrouvé pendu à une barre en train de s'étirer pour essayer de grandir, mais que ça n'avait pas marché. J'ai donc fait confiance à Dame Nature, mais elle n'a pas été aussi généreuse avec moi.
Pourtant, c'était le bon moment pour mesurer 2m15. Longtemps, le basket français a souffert de l'absence de big men. C'était avant la révolution Frédéric Weis. 2m18 qui ont porté le basket français vers le haut. "Sans lui, je pense qu'on n'aurait pas eu la médaille d'argent aux JO de Sydney", m'explique l'entraîneur de l'époque, Jean-Pierre de Vincenzi. "Meneur-intérieur, c'est la colonne vertébrale de l'équipe. Pivot, c'est un poste d'expérience qui demande de la maturation." Pour être efficace dans la raquette et dos au panier, pour bien se coordonner et gagner en vitesse malgré la grande taille, il faut des milliers d'heures d'entraînement. "Un intérieur a plus de chances de manger que de boire", rigole Lucien Legrand, le directeur du Centre fédéral, la filière basket de l'INSEP. Effectivement, une image reste collée aux baskets de Fred Weis. Celle de Vince Carter, le virevoltant ailier de la Dream Team américaine survolant ses 2m18 pour aller claquer un smash surpuissant. C'était pendant la finale olympique, devant des centaines de millions de téléspectateurs. Cruelle image. L'apport de Weis avait été décisif pour conduire les Bleus jusque là.
Le coach JPDV donne ses consignes à ses joueurs, notamment Fred Weis (le numéro 15), lors des JO de Sydney. Avec une médaille d'argent à la clé.
Fred Weis est un pur produit de l'INSEP (Institut National du Sport et de l'Education Physique). Il a intégré cette école à 15 ans, alors qu'il mesurait déjà 2m11. Cette Mecque du sport français est un coin de verdure, logé au cœur du Bois de Vincennes. J'y suis allé en pèlerinage. Ce ne sont pas mes talents de basketteur qui m'y auront conduit, mais une vulgaire accréditation presse. Souvent décriée pour ses infrastructures soi-disant déclinantes, l'INSEP accueille les meilleurs espoirs français dans toutes les disciplines, hormis le foot. En basket, les plus grands noms actuels y ont fait leurs gammes. Tony Parker, Boris Diaw et Johan Petro se sont éclatés au Centre fédéral avant d'intégrer la prestigieuse NBA, la Ligue américaine dans laquelle joue le gratin de la balle orange. La NBA, mon rêve de gosse. C'est dur de grandir.
Un maillot et des posters de Tony Parker sont accrochés au mur de la salle de l'INSEP: "C'est un modèle pour tous les joueurs ici", s'enthousiasme Lucien Legrand en faisant chanter son accent du Lot-et-Garonne. "C'est un garçon qui travaille énormément et qui n'a peur de rien. Lors de l'entretien à 15 ans pour intégrer l'INSEP, il disait déjà qu'il serait le meilleur joueur européen. Il a été capable de tenir ses engagements." Champion d'Europe junior avec la France en 2000, double champion NBA avec les Spurs de San Antonio, médaillé de bronze à l'Euro avec les Bleus en 2005... N'en jetez plus ! Tout cela à 23 ans. Tony Parker a mon âge, mais la comparaison s'arrête là. Il joue en NBA, moi en Promotion Départementale du comité départemental du Nord. Il gagne 11 millions de dollars par saison, sans compter les extras publicitaires, je plafonne à 500 euros par mois. Il a son émission en prime-time sur RMC, je m'apprête au mieux à faire les flashs d'info la nuit. Il sort avec Eva Longoria, la magnifique actrice de Desperate Housewives, je suis désespérément seul. Il a été classé parmi les cinquante plus beaux mâles de la planète par un magazine américain, je suis un journaliste inclassable, voire sans classe.
Autres modèles pour ces graines de champions, Joakim Noah, "fils de" qui a su se faire un prénom en remportant le championnat universitaire américain en mars avec les Florida Gators, et le soleil Boris Diaw qui fait les beaux jours des Phœnix Suns et de l'équipe de France. "Bobo est hors-norme. Comme son modèle Magic Johnson, il est capable de jouer à tous les postes", se réjouit Jean-Pierre de Vincenzi. Fils d'une ancienne basketteuse, Boris Diaw, comme Joakim Noah, est une nouvelle preuve que le talent est souvent génétique.
Ils sont des dizaines à rêver d'une insolente réussite à la Tipi ou à la Bobo. Inconnus aux yeux du grand public, les basketteurs actuellement au Centre fédéral sont probablement les éléments clé de l'Equipe de France de demain. Alexis Ajinca fait partie de ces espoirs prometteurs qui rêvent de NBA. 2m13 à 18 ans. Ce Stéphanois ne pouvait pas passer inaperçu devant les recruteurs. Il est entré à l'INSEP depuis trois ans. Un rythme digne des douze travaux d'Hercule, avec un régime draconien en sus. Trois heures quotidiennes de courses, dribbles, passes, tirs, musculation et autres exercices destinés à en faire un grand basketteur, et pas seulement un basketteur grand. Et cinq heures de cours par jour, Alexis prépare un BEP électrotechnique. "J'ai commencé le basket à 11 ans car je voulais prendre de la détente. Je suis content d'être grand, c'est une chance pour le basket. Au quotidien, il y a des avantages et des inconvénients. C'est plus facile d'attraper les produits en hauteur dans les supermarchés, mais c'est embêtant de devoir se baisser à chaque fois." Qui a dit que les sportifs étaient aussi mauvais en interview que bons sur un terrain? Plein de finesse et d'humour, Alexis me démontre le contraire.
Jessica, Ana-Maria et Diandra étudient également à l'INSEP. Car oui, cela mérite d'être su: les filles aussi savent jouer au basket. Et plutôt bien même. "Historiquement, sport et femmes n'ont pas toujours fait bon ménage, les deux ayant eu quelquefois et respectivement des difficultés à s'accepter." Ce n'est pas moi qui le dit, mais le ministre des Sports Jean-François Lamour. C'est chose faite aujourd'hui. L'histoire d'amour entre les filles et la balle orange continue. Si le basket est loin derrière le foot en terme de licenciés chez les garçons, c'est le premier sport collectif féminin en France avec 175000 pratiquantes.
Jessica Periago (18 ans, 1m92), Ana-Maria Cata-Chitiga (17 ans, 1m95) et Diandra Tchatchouang (15 ans, 1m88) comptent bien profiter de leur grande taille pour faire de leur sport préféré leur profession, même si le basket féminin professionnel n'est pas très développé en France. Elles rêvent d'équipe de France, de Ligue féminine et de WNBA. Jessica se souvient de ses débuts: "J'ai commencé à 7 ans. C'est ma mère qui m'a motivée." Même chose pour Ana-Maria, fille d'une internationale roumaine: "Je faisais de la gym, mais j'étais trop grande. Ma mère m'a mis au basket quand j'avais 9 ans, et par la suite j'ai aimé." Contrairement à Jordan, Ana-Maria avait toutes les chances d'être grande: "Mon père fait 2m et ma mère 1m85. Ce n'était pas possible qu'ils fassent une naine!" Avec onze points et cinq rebonds de moyenne en Nationale 1, la deuxième division en France, Ana-Maria a déjà tout d'une grande: "Mais la taille ne fait pas tout. Il faut aussi être réactive. Si t'es grand et mou, c'est impossible de percer." Ana-Maria fait fantasmer son coach François Gomez: "Elle est seulement en première année, mais c'est une joueuse en devenir." Diandra, elle, s'est mise au basket à 8 ans "pour faire comme [ses] cousins et parce qu'[elle] était grande". Un atout pour un enfant, une tare pour une jeune fille: "Au début, c'était marrant d'être la plus grande dans la classe. Les profs étaient gentils avec nous. C'est au collège que c'est devenu plus difficile." Les trois espoirs ont souffert de regards déplacés et de petites réflexions aussi bêtes que méchantes ("grande girafe", "asperge", "grande bringue"). "Les gens ne sont pas tolérants", philosophe Jessica du haut de ses 18 ans. "Il suffit d'être trop grand, trop petit ou trop gros pour être tout de suite catalogué." Pourtant, Jessica assure que tout va bien sur le plan sentimental. À l'INSEP, entre grands et entre sportifs, on se comprend et on s'apprécie.
En dehors du traditionnel "Il fait beau là-haut?" (presque drôle la première fois, mais le comique de répétition a ses limites), une éternelle question revient tout le temps: "Tu mesures combien?" De quoi penser à se faire tatouer sa taille sur le front! "Quand tu vas en ville et que les gens te regardent, tu as envie de te faire toute petite, mais tu ne peux pas. Mais on finit par s'habituer aux regards, ce sont les petites réflexions qui sont le plus dur à avaler", me confie Ana-Maria. Autre problème pour des adolescentes: "C'est chiant pour les habits", se plaint Jessica. "Du coup, on vérifie s'il y a de grands ourlets, puis on les défaits."
Si l'INSEP compte autant de grands basketteurs dans ses rangs, ce n'est pas un hasard, mais une volonté fédérale. La direction technique nationale, avec Jean-Pierre de Vincenzi a lancé l'opération très grands gabarits en 2001. Sa mission: détecter de grandes pousses qui seront capables de prendre le relais de Fred Weis. En-dessous de 2m08, s'abstenir. Je peux laisser mes baskets au placard. Cette opération a pour but de pallier le traditionnel déficit en taille des Français. "Les grands sont rares dans la population française", explique Lucien Legrand. "Les grandes tailles sont plus fréquentes dans les pays de l'Est, comme l'ex-Yougoslavie, les Pays Baltes, la Russie. Dans ces équipes, il y a deux ou trois joueurs de plus de 2m10. Notre but n'est pas de sortir un prodige tous les ans, mais un tous les deux ou trois ans, ce serait bien." D'où l'utilité de rechercher, cibler et former quelques grands joueurs prometteurs. "Il faut une pédagogie spéciale avec les grands", précise Lucien Legrand. "Il ne faut pas brûler les étapes. Leur formation demande plus de temps que pour les autres joueurs. Ils sont souvent moins coordonnés, un peu malhabiles et donc moins utilisés. En plus, ils sont souvent montrés du doigt par les autres qui pensent que, comme ils sont grands, ils doivent forcément être bons. Si je n'avais pas forcé Johan Petro à se lever à 6h30 du matin, si je ne lui avais pas foutu des coups de pied au cul, il n'en serait pas où il est aujourd'hui", ajoute-t-il. Petro joue maintenant en NBA aux Seattle Sonics. Cette saison, il a marqué 5,2 points et capté 4,4 rebonds en moyenne. Cela valait bien quelques coups de pied au cul.
La France rattrape son retard à toute vitesse. Thomas Berjoan, journaliste à Basket News, le rappelait récemment: "C'était il y a un an. Avant le tournoi de Limoges en septembre 2005, la raquette française laisse perplexe [...] Au poste 4, pas un joueur au-dessus du double-mètre. Face aux armadas européennes, le doute s'installe. La suite du film, on la connaît... Désormais, cela semble être de la préhistoire." La suite de l'histoire, c'est le retour de Fred Weis en équipe de France, la médaille de bronze décrochée à l'Euro. Les Bleus préparent actuellement les championnats du monde de Tokyo qui auront lieu fin août. Avec peut-être un happy end à la clé, une belle victoire face à la Dream Team américaine. Tous les rêves sont permis. Avec Fred Weis (28 ans, 2m18) et Johan Petro (20 ans, 2m13), la France ne manque pas de taille. Avec Joakim Noah (20 ans, 2m07) et Alexis Ajinca (18 ans, 2m11), elle peut voir loin. Plus haut, plus vite, plus fort. La devise olympique à la mode tricolore.
Si la grande taille est donc un atout prépondérant au basket, cette règle souffre d'exceptions réjouissantes. Mugsy Bogues (1m59) a ainsi écumé les parquets de la NBA pendant des années. Spud Webb (1m68) a lui aussi joué dans la grande ligue, il a même remporté le prestigieux concours de smash du All-Star-Game. Rien ne sert d'être très grand, il faut sauter à point. Marc-Antoine Pellin (18 ans, 1m70) marche dans leurs baskets. Formé à l'INSEP, ce meneur de 1m69 fait également figure d'exception. Il joue à Roanne, en Pro A, la première division en France. Sa taille fait débat, preuve qu'il est difficile pour un lutin de se débattre dans un monde de géants. « Il est annoncé à 1m69, mais il doit être plus proche des 1m63 », confie Lucien Legrand, son
ancien entraîneur à l'INSEP. "Quand on l'a pris, c'était un pari. C'est le joueur le plus petit qui soit passé par l'INSEP. Mais il compensait cette petite taille par d'énormes qualités de vitesse et de défense. C'est un voleur de ballons exceptionnel." Il y a quelque chose de jouissif à voir le lutin Pellin piquer la balle aux mastodontes adverses qui font deux fois sa carrure, remonter le terrain tel une étoile filante, s'élever grâcieusement dans les airs et déposer tranquillement le ballon dans le panier. Un ballet aérien, l'air de rien.
Ces contre-exemples ne sont pas légions. Le basket reste avant tout l'affaire des grands de ce monde. Dont je ne fais pas partie malgré mes 1m92. Non, mémé, je ne suis pas un grand garçon. Demande à Fred Weis ce qu'il en pense.

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